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En Californie et en Sibérie, les feux de forêts se sont multipliés cet été. En Amazonie, s’ils sont aggravés par le changement climatique, ils sont surtout le résultat de défrichages pour l’agriculture. Chaque année environ 5 millions d’hectares de forêts disparaissent, principalement en Afrique et en Amérique Latine. Les forêts tropicales, très touchées, sont également celles qui stockent le plus de carbone et sont les plus riches en biodiversité. Dans ce contexte, Claude Garcia, chercheur au Cirad et de l'ETH Zurich, et son équipe internationale appellent à une nouvelle approche des politiques internationales de lutte contre la déforestation, basée sur l’intelligence collective et le jeu. Avec le soutien financier du FFEM, il a développé un jeu pour faciliter les négociations sur la gestion des forêts intactes dans le bassin du Congo.

Claude GarciaSelon vous, pourquoi les politiques internationales actuelles de lutte contre la déforestation sont-elles inefficaces ?

Claude Garcia : La déforestation est une affaire humaine. Nous vivons dans l’Anthropocène : les paysages sont façonnés par les choix humains. Ils sont le résultat de la somme des actions individuelles des hommes qui y vivent. Les politiques internationales contre la déforestation sont vouées à l’échec lorsqu’elles sont construites sur une représentation fausse et simplifiée de la prise de décision humaine. Pour enrayer la déforestation, nous avons besoin d’une meilleure compréhension des processus de décision, et de nouveaux mécanismes de décision. C’est là que les jeux et l’intelligence collective interviennent.

En représentant explicitement la prise de décision humaine, le jeu permet de mieux la comprendre. D’abord, il évite de se noyer dans la complexité en offrant une synthèse informée de la réalité, fondée sur des travaux d’experts et les savoirs locaux. Les joueurs constatent directement les conséquences de leurs décisions, et deviennent responsables de leurs actions. En jouant plusieurs parties, ils imaginent des avenirs possibles. L’enjeu est de rendre explicites les hypothèses qui sont faites lorsque des décisions sont prises. Rendues visibles, ces hypothèses peuvent alors faire l’objet d’un débat démocratique. On ne discute plus dès lors de ce qu’il faudrait faire, mais de ce que l’on peut faire et de comment y parvenir. Le jeu permet de comprendre comment les acteurs décident : quelles sont leurs contraintes, leurs besoins, leurs aspirations. Les acteurs peuvent identifier les intérêts individuels des uns et des autres pour arriver collectivement à tous les satisfaire.

En quoi le jeu est-il une façon innovante de faire émerger de nouvelles solutions ?

Notre démarche se situe à contre-courant des processus habituels de négociation. Nous travaux concluent qu’il est inutile d’essayer de mettre les acteurs d’accord autour d’un objectif commun ou d’une vision partagée énoncés a priori, car ces accords sont soit impossibles à obtenir, soit « creux ».

Par ailleurs, les négociations opposent souvent différents types d’acteurs autour de leurs valeurs. Or, qui transige sur ses valeurs ? Elles renvoient à notre identité profonde. Alors que lorsqu’on joue, ce problème est évacué. On ne négocie plus sur le monde que l’on veut, mais sur celui dont on dispose. De cette manière, les participants comprennent les enjeux des autres joueurs. Cette compréhension réciproque est centrale. La vision commune finit par se construire, mais seulement en fin de parcours. Elle émerge plutôt que d’être imposée ou recherchée d’emblée. Il s’agit de construire ensemble des solutions, plutôt que de viser des objectifs individuels et des concessions.

Cette méthode demande du temps. Avec le soutien financier du FFEM, dans le cadre du projet CoForSet mené avec la Fondation pour la Recherche sur la biodiversité (FRB), nous avons créé en 2017 un jeu pour faciliter les négociations autour de la gestion des forêts intactes dans le bassin du Congo, bloquées depuis deux ans. Après deux ans de design et trois jours de négociations, le jeu a permis aux représentants des gouvernements, des populations locales, des peuples autochtones, des entreprises et des ONG de se comprendre et d’aboutir à un accord. C’était la première application d’un jeu dans un forum de négociation régional aux enjeux environnementaux majeurs.

Comment comptez-vous diffuser ce modèle? Est-il possible de le répliquer dans d’autres contextes, d’autres types de négociations ?

Attention, le jeu n’est pas LA solution, c’est le fait de penser collectivement les problèmes sur une base tangible qui permet de dépasser les blocages. Le jeu est un outil de dialogue, un moyen de s’appuyer sur l’intelligence collective pour rechercher des solutions.

En réalité, il faut créer un jeu différent pour chaque situation. Après la gestion des forêts dans le Bassin du Congo, avec nos partenaires de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich, du CIFOR et du WWF, nous avons élaboré des jeux pour la filière huile de palme au Cameroun, en Colombie et en Indonésie dans le cadre d’un projet financé par le Fonds National de Recherche Suisse. Ces jeux, développés avec les petits producteurs et les industriels, ont été joués par les paysans, les industriels, mais aussi des journalistes, des fonctionnaires, et surtout des ambassadeurs et d’anciens ministres. Dans les trois pays, les discussions qui ont suivi ont permis de faire évoluer les règlementations nationales. De nouveaux contrats ont été signés entre industriels et petits producteurs, reprenant des solutions imaginées pendant les séances de jeux. Le plus surprenant est peut-être que lorsque nous avons partagé ces jeux avec les mêmes types d’acteurs au Honduras, au Mexique et en Ouganda, ces acteurs y ont reconnu leurs enjeux, alors que les jeux ont été développés dans un contexte géographique différent.  Nous sommes maintenant sollicités pour développer des jeux spécifiques en Ouganda, en Côte d’Ivoire, en Inde, parfois sur des filières différentes, comme celle du cacao.

Dans nos sociétés, il existe un tabou très fort associé à la notion de jeu, considéré comme manquant de sérieux. Le recours au jeu n’est efficace que s’il est endossé par si les décideurs. Ce sont les seuls à avoir une réelle capacité à faire changer les choses.  

Lorsque cette manière d’utiliser notre intelligence collective sera davantage mise en pratique et reconnue, je suis persuadé qu’elle aidera jusqu’au négociations les plus complexes, dans des sommets environnementaux de grande ampleur, comme les COP climat ou biodiversité. La construction collective de solutions deviendrait alors une nouvelle manière de faire de la politique.

 

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