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Aristide Takoukam est président et fondateur de l’ONG AMMCO (African Marine Mammal Conservation Organization) au Cameroun. Il explique comment son organisation a mis en place des applications numériques pour suivre et protéger des espèces marines menacées au Cameroun. Ce projet fait partie du Programme de petites initiatives (PPI), mis en œuvre par le Comité français de l’UICN et financé par le FFEM.

Aristide TakoukamEn quoi consiste votre projet de suivi des espèces marines menacées ? 
 
Aristide Takoukam
: A partir de 2014, AMMCO a mis en place l’application pour téléphone portable « SIREN », qui permet de recueillir des données sur les lamantins au Cameroun, une espèce marine menacée, à partir de données récoltées en mer par les pêcheurs.  Très concrètement, l’application permet d’enregistrer des photos de ces animaux, en même temps que les coordonnées GPS, la date et l’heure de l’observation. Les données peuvent être temporairement enregistrées dans le téléphone si celui-ci n’est pas connecté à internet, et sont ensuite envoyées vers notre serveur. Elles peuvent alors être consultées librement par le grand public sur notre site internet. 

Ce premier projet ayant bien fonctionné, une deuxième application a ensuite été mise en place pour le suivi des tortues marines, « SIREN Turtles », dédiée aux professionnels. 

Lors d’une première phase pilote, le projet SIREN s’est concentré sur le lamantin et sur un site restreint. Puis, fort des résultats de cette première étape, il s’est élargi à toutes les espèces aquatiques – dauphins, baleines, tortues, etc. Cela a permis d’entretenir chez les pêcheurs le réflexe de l’observation et de l’utilisation de l’application. Mais surtout, les données récoltées ont permis d’identifier une menace insoupçonnée : les requins et les raies sont en réalité les espèces marines les plus menacées au Cameroun. 

En quoi cette approche est-elle innovante ? 

Nous sommes partis d’un constat : le suivi écologique des mammifères marins ne pouvait se faire efficacement car les données collectées étaient erronées, mal stockées, en format papier, jamais numérisées. Cela ne permettait pas d’assurer une analyse efficace des données, ni la pérennité des travaux. Notre application a facilité et modernisé la collecte, le partage et le stockage des données. Outre une meilleure récolte des données, celles-ci sont immédiatement consultables sur des cartes en ligne et assorties de photos. SIREN turtles permet ainsi un suivi des tortues marines en temps réel. 

Au-delà de l’innovation technologique du projet, sa particularité est qu’il se fonde sur un suivi participatif. Avec les années, il a permis l’émergence d’une véritable citoyenneté environnementale. Sur le terrain, la sensibilisation fonctionne, on constate des changements dans les comportements des pêcheurs et des populations, une véritable appropriation de ces enjeux par les communautés. En deux ans, les pêcheurs participant au suivi ont contribué au sauvetage d’une quinzaine de tortues marines, prises accidentellement dans des filets ou en ponte sur des plages, en nous alertant pour que nous les assistions dans la libération de la tortue. 

Comment diffusez-vous les leçons tirées de ces projets ? 

Les premiers résultats de SIREN et SIREN turtles ont été tellement utiles qu'AMMCO a aidé deux autres ONG, l’une au Cameroun et l'autre en République Démocratique du Congo à répliquer l'application pour suivre les conflits hommes-éléphants et assurer le suivi des pêches, dans le cadre du programme PPI. Une réflexion est également en cours sur le développement d’une application "Grands Singes", au Cameroun toujours. 

Au-delà du Programme de petites initiatives, d’autres bailleurs se sont intéressés au projet, comme le National Geographic, et nous ont permis d’étendre le projet à l’ensemble de la côte camerounaise. Cela nous a permis de consolider l’application, en rassemblant 80 observateurs pour SIREN. Environ 5000 observations ont pu être rapportées par les réseaux de pêcheurs en 1 an. 

Enfin, l’application SIREN nous a permis de récolter des données fiables et robustes sur les dauphins et les baleines. Munis de ces données, nous avons plaidé pour une meilleure protection des mammifères marins auprès du gouvernement camerounais.  Désormais, cinq espèces de mammifères marins (la baleine à bosse, deux espèces de dauphins, la loutre à joues blanches, le grand cachalot), en plus du lamantin d’Afrique, sont protégées par la loi au Cameroun. Nous comptons faire de même pour les requins et les raies : utiliser les données récoltées avec l’application pour obtenir du gouvernement une meilleure protection de ces espèces.